La dévaluation du CFA en 1994, une décision difficile

La dévaluation du franc CFA avait surpris et choqué le commun des consommateurs et commerçants africains. Les autorités politiques savaient que la dévaluation était inéluctable, mais personne ne voulait prendre la responsabilité de la décision. D’hésitation en hésitation, la nouvelle est finalement tombée, le 11 janvier 1994, comme un couperet obligeant les uns et les autres à naviguer à vue.
Annoncer la dévaluation de la monnaie obligerait auparavant à engager des réformes structurelles et internes, ce qui signifierait également un aveu d’échec. Or, les dirigeants africains refusaient d’assumer seuls et individuellement, face à leur peuple, cette responsabilité en invoquant le régime de la communauté des biens. Huit pays en Afrique de l’ouest et six autres en Afrique centrale ont en partage l’usage du franc CFA parrainé par la France. Par ailleurs, les institutions régionales, telles que la BCEAO (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest), l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) et la BEAC (Banque des Etats de l’Afrique centrale) qui ont une gestion collective de la monnaie et de l’économie fournissent un argument supplémentaire en faveur d’un choix collégial.

L’idée de la dévaluation apparaissait aussi au moment où on commençait à mesurer réellement les effets pervers des plans d’ajustement structurel imposés par le FMI (Fonds monétaire international) aux Etats africains. Aussi, l’éventuel nouveau plan politique et économique paraissait «indéfendable» devant des populations dont le niveau de vie était déjà très bas. Les théories des économistes sur la nouvelle compétitivité des produits africains sur le marché international, la relance des exportations et le gain en recette pour les budgets nationaux, du fait de la dévaluation, étaient loin des préoccupations des populations. Individuellement les dirigeants africains ont alors fait l’économie des tensions sociales que la nouvelle de la dévaluation du franc CFA pourrait entraîner. C’est pourquoi ils ont préféré laisser la responsabilité de la nouvelle aux autorités françaises, en optant par la même occasion pour l’effet de surprise.

A ce contexte aggravé par le désintérêt des milieux d’affaires internationaux s’est ajouté la fuite massive des capitaux organisée par les opérateurs économiques nationaux. Ils préféraient déposer leurs fonds en CFA dans les banques françaises que dans les institutions financières de leur pays. Les pays africains avaient de moins en moins de réserves en banque ce qui a obligé la Banque de France à suspendre l’échange des billets de franc CFA en dehors des zones concernées avant de soumettre également les transferts bancaires à des contrôles sévères en 1993. Par ailleurs, les niveaux de vie n’ont guère progressé de même que les taux de croissance économique. Les théoriciens de la dévaluation ont alors beau jeu de démontrer les effets positifs de la dévaluation par le rétablissement de la compétitivité externe des économies, la réduction des déficits budgétaires et la reprise de la croissance.

La dévaluation mal gérée

Mais à l’épreuve du terrain, les contradictions sont apparues assez vite. Les théoriciens de la dévaluation parlant de la «compétitivité des produits africains sur le plan international» ont occulté la réalité des exportations africaines des zones CFA. L’essentiel de leurs exportations est constitué de produits agricoles (café, cacao, coton, etc.), qui ont vu leurs cours régulièrement baisser. Or, plusieurs conventions négociées garantissaient les prix d’achat aux producteurs. Les effets conjugués de la baisse des recettes (taxes sur l’export) et des prix d’achat garantis ont automatiquement entraîné un déficit budgétaire accru et plongé les pays africains dans un cycle d’endettement abyssal. La dévaluation du franc CFA, dans le milieu des années 90 s’est également accompagnée dans la quasi-totalité des pays concernés par une instabilité politique et de nombreuses guerres civiles.

Les premiers effets de la dévaluation, hormis celui de la surprise, ont été les changements des prix à la consommation qui sont passés du simple au double, du jour au lendemain. En effet, les biens de consommation ne sont pas produits par l’industrie africaine. Le marché africain est en grande partie alimentée par l’importation des produits manufacturés européens. Pour une valeur monétaire réduite de moitié, le même produit au même prix devenait subitement inaccessible. Cette situation a ravivé le système D (débrouillardise) qui a permis aux populations de s’en sortir, face à un Etat absent dans l’accompagnement des mesures d’assistance aux citoyens. La corruption s’est répandue à tous les niveaux parce que les salaires n’ont pas augmenté alors que le marché a été «réévalué». Le pouvoir d’achat des consommateurs a largement été entamé et la seule réponse des autorités politiques a été un silence gêné face à la tentation des travailleurs de chercher par tous les moyens «à arrondir leurs fins de mois».

Malgré tout, la marche forcée sur le nouveau chemin balisé du développement est irréversible. Quelques années après le choc de la dévaluation, les indicateurs économiques ont néanmoins montré que certains seuils visés sont atteints, par exemple la remontée des taux de croissance, faibles ou négatifs, qui se sont tous stabilisés autour de 5% dans la plupart des pays. Par ailleurs, une meilleure intégration des économies locales a été notée avec une nouvelle dynamique : consommer local.

La dévaluation du franc CFA, politiquement mal gérée mais économiquement indiscutable, a resitué les économies africaines dans leur vrai contexte. Elles étaient entièrement tournées vers l’extérieur dont elles dépendaient aussi, mais le coup de la dévaluation a dynamisé un secteur industriel qui désormais oriente en priorités ses activités vers la transformation et la production de biens consommables localement. L’épargne aussi est désormais disponible pour participer aux programmes de développement. Bref, il y a aussi du bon dans la dévaluation du franc CFA.(Source : RFI)