Une fois n’est pas coutume : la vigilance et la perspicacité du renard Abdoulaye Wade ont été prises en défaut. En effet, pour le Secrétaire général du Pds et pour moult observateurs, l’opposition boycotteuse des dernières législatives, était irrémédiablement congelée dans le frigo de l’erreur politique, comme un poisson pêché au large de Kayar depuis 2007.

Et voilà que le Front Siggil Sénégal (conglomérat de partis extra parlementaires) invente les Assises nationales, une trouvaille fabuleuse et une arme miraculeuse, par lesquelles elle remonte gaillardement la pente jusqu’à tenir le haut du pavé médiatique et politique.
Casus belli politique, tant par son format socio professionnel très large (des généraux y côtoient des gueux) que par son impact public (les téléspectateurs sont électrocutés de surprise par les images du conclave), les Assises ont visiblement asticoté les nerfs du Président de la république. Au point que l’habituel maître du jeu, a perdu la main en précipitant une riposte hasardeuse.

Manifestement mal conseillé, Wade a rompu, sans aucune nécessité, le silence qui est d’or, au profit de la parole qui, elle, est d’argent. Après la réaction vive de Farba Senghor, membre du comité directeur chargé de la propagande et de la mobilisation ; après le discours approprié du chef du gouvernement Cheikh Aguibou Soumaré dont la politique a fait l’objet de critiques dans les documents pré Assises, le chef de l’Etat n’avait plus à compter « ses amis » (et par opposition ses ennemis) devant les micros et caméras. Le risque de dévaluation de la parole présidentielle a été gros, pris et consommé.

Car malgré la mise en demeure du premier magistrat sénégalais, des diplomates étrangers et un représentant de la famille de Cheikh Mbacké Gaindé Fatma, ont assisté à l’ouverture des Assises. Ce qui amoindrit la respectabilité du gouvernement, incapable de franchir le Rubicon, en rompant les relations – ce serait un suicide diplomatique – avec de puissants Etats du Nord. Et bien entendu, affecte Me Wade qui ne saurait envisager des représailles en direction de la famille de Taif, c’est-à-dire les héritiers de Sérigne Cheikh Mbacké Gaindé Fatma, dont l’argent, l’entregent et les encouragements ont été décisifs dans l’ascension politique et le destin présidentiel de Wade.

Toutefois, le K.-O de la majorité présidentielle ne dispense pas de passer au laser les très retentissantes Assises nationales. Véritable auberge espagnole – disons sénégalaise – les Assises font asseoir, côte à côte, des anges de la société civile et des janissaires de la vie politique. Ce qui féconde effectivement la réflexion, mais ne garantit point l’harmonisation des desseins, notamment les buts inévitablement sous jacents en politique et chez les politiciens. Mieux, tout conclave d’envergure nationale (Assises, conférences, Etats généraux et forums) est naturellement, à la fois, matrice et vecteur d’institutions et de mécanismes parallèles ou naissants. C’est l’Histoire qui le prouve ; et ce ne sont pas les professions de foi qui le démentiront.

Or, le Sénégal, au vu de sa trajectoire historique qui l’a soustrait de l’épidémie de coups d’Etat militaires, l’a installé dans un printemps démocratique dès 1974 (avant le discours de La Baule et l’écroulement du mur de Berlin) et surtout gratifié d’une alternance survenue dans un climat de joyeux carnaval et non de vandalisme sauvage, aurait pu faire l’économie de risques de sortie des rails de la république.

Malheureusement beaucoup d’eau a coulé – et pas toujours des plus démocratiquement limpides – sous les ponts depuis mars 2000. Il ne s’agit guère de couper la poire en deux. C’est la poire, elle-même, qui se fracasse en deux parts sous nos yeux, en révélant une conjoncture qui n’innocente personne. Tellement des deux côtés, on a multiplié les entorses aux principes garants de l’orthodoxie républicaine.

C’est ainsi que Wade a trouvé dans les inondations de 2006, une parfaite aubaine et un commode alibi (le fameux Plan Jaaxay) pour coupler, découpler, différer et surtout proroger un mandat parlementaire que seul le suffrage universel est habilité à octroyer. L’autre entorse à l’orthodoxie républicaine, c’est l’affaire des chantiers de Thiès dont le traitement judiciaire est calamiteux : le lundi, c’est un crime économique qui a été perpétré par Idrissa Seck, le mardi, c’est un roman politico judiciaire qui est lu  aux citoyens. Enième pied de nez à l’éclat des institutions démocratiques, la création d’un sénat de soixante cinq laquais et de trente cinq élus. Et que dire de la très influente Génération du Concret dans le panorama politico institutionnel du pays ? Rien, sinon qu’il faut être un jésuite féru de casuistique  pour savoir s’il s’agit d’une annexe, d’un appendice, d’une excroissance ou d’une succursale du Pds. Pourtant, son leader emblématique, Karim Wade, a drainé dans son sillage, une armada de policiers (payés par le contribuable sénégalais) lors de son meeting de Guédiawaye.

En face, le rapport qu’on entretient avec la démocratie et la bonne gouvernance, est tout aussi kafkaïen. En 2006, des députés de partis (aujourd’hui, fers de lance des Assises), ont empoché sans gêne, des salaires issus de la prorogation généreuse mais illégale de Wade. En 2000, certains universitaires (actuellement recyclés dans les Assises) ont été les rédacteurs de la Constitution bonapartiste de Wade dont ils ont par ailleurs assuré le succès référendaire en janvier 2001. Et last but no least, des piliers de l’opposition et des Assises – à l’exception de Ousmane Tanor Dieng – ont été les co-architectes de l’arrivée au pouvoir de Wade.

Moralité : le Sénégal a grandement besoin d’un catéchisme de morale républicaine, d’un regain de ferveur démocratique et d’une cure de civisme  pour l’éloigner du carrefour du légal et du séditieux où l’ont installé la gouvernance libérale et les Assises nationales. Faut-il rappeler inlassablement que la démocratie, ce n’est pas une question d’apparat juridique (textes) encore moins de décor électoral (scrutins) ? C’est une question de sincérité. D’où l’excédent de discours sur la démocratie et la pénurie de démocrates en chair et en os.

Vivement que les savants inventent le sérum de la  démocratie (à l’instar du sérum antitétanique) et l’injectent en priorité dans les veines des hommes politiques, afin qu’ils réinstallent vite le Sénégal, sur les rails  de la démocratie et du consensus qui ont jusque-là façonné notre image  plus avantageuse que le pétrodollar.

C’est justement sous l’angle d’un aggiornamento national et salvateur que les Assises recèlent un potentiel de redressement au regard du péronisme ou du duvaliérisme rampant. Deux pathologies politico familiales qui trouvent un terreau fertile dans l’hémisphère sud (Argentine, Haïti, Togo, Congo etc.) cette partie du globe terrestre où le Sénégal est situé. Au demeurant, le discours de Monsieur Amadou  Maktar Mbow, charrie en filigrane un message codé : « Pas de monarchie chez nous ! ». Le message est-il bien reçu et décodé ? Ou bien faut-il parler brutalement comme Lamine Diack : « Le Sénégal n’est pas le Togo »?

En définitive, les Assises nationales sont comme les Galeries La Fayette. On y trouve toute la gamme des motivations : civiques, démocratiques, patriotiques, partisanes et politiciennes. Ce qui n’exclut pas une soif (électorale) de revanche.

Par Babacar Justin Ndiaye