Le Président Wade n’a pas de pétrole dans le sous-sol de son pays ; mais il a des idées dans sa tête. Et, à l’occasion, des initiatives. Les attaques itératives contre la Fao, les piques incessantes lancées à l’opposition et le coup politiquement assommant porté à Idrissa Seck (Bambey, Sangalkam et Thiès sont liquéfiés par décret) sont le meilleur baromètre de l’aptitude du chef de l’Etat à faire des tacles simultanées et symétriques contre une flopée d’adversaires. Parmi lesquels, figure en bonne place, la crise alimentaire.

De prime abord, il n’existe pas de rapport entre l’épée de Damoclès d’une plainte sénégalaise au dessus de la tête de la Fao, la politique intérieure et la faim galopante dans les campagnes. Et pourtant, le virtuose Wade, manoeuvre sur tous ces terrains en les enveloppant de brouillard et en les jalonnant de balises. Objectifs par ricochet : des dividendes politiques qui enfanteront le bail de cinquante ans de gouvernance libérale dont le fondateur du Pds n’a jamais fait mystère depuis le 19 mars 2000.

Au plan intérieur, c’est le crépuscule du wadisme. Et son corollaire : l’aube d’un néo wadisme aux formes et couleurs imprécises. Autant le Pds fut, hier, un univers politiquement bleu clair ; autant il est, aujourd’hui, un magma d’ambitions, d’aspirations, d’opportunismes et d’intrigues, qui affiche une couleur bariolée, à l’image d’une peau de léopard. Donc un casse-tête (équation) que Me Wade veut transformer en un autre casse-tête (massue) pour démolir l’opposition d’une part ; et faire place nette à un dauphin (avec ou sans guillemets) d’autre part.

Mais dans ce schéma, apparaît un trou noir qui a la forme ineffaçable d’une monumentale interrogation : faut-il associer ou non Idrissa Seck au futur du Pds ou à l’éventuelle gouvernance libérale post Wade ? La réponse, en dépit des apparences, est à lire dans une bouteille d’encre, c’est-à-dire illisible.

Certes, l’artillerie lourde de Rewmi actionnée par Oumar Sarr, se déchaîne contre Wade ; mais dans ce fracas, résonne avec une tonalité  singulière, la petite phrase de Pape Diouf : « Il n’y a pas à rougir de notre quête  de retrouvailles avec le Pds qui est aussi notre famille ». Venant de l’ex maire de Bambey, le responsable le plus martyrisé de Rewmi, cette déclaration reste politiquement sibylline. D’où la prudence qu’il faut observer autour ce bras de fer entre diable et diablotin, ponctué par l’irruption d’une diablesse de notaire (suivez mon regard en direction du protocole de Rebeuss). D’autant que le Président Wade sait bien que parmi les successeurs potentiels et pluriels de son camp (Pape Diop, Karim Wade, Macky Sall etc.) seul Idrissa Seck est, à la fois, successeur et empêcheur de succéder en rond.

Dès lors, n’est-il pas judicieux de se demander si le stratège Wade, à l’instar des pilotes de bombardiers, ne crée pas un leurre qui désoriente les missiles ennemis ? En d’autres termes, ne dresse-t-il pas, à travers la dissolution de collectivités – bastions de Rewmi, un commode et trompeur rideau de fumée derrière lequel, il nouera un deal avec Idy ? En politique, une adversité ostensiblement affichée, est le plus court chemin vers un rapprochement parfaitement secret. Et puis, ceux qui étaient les protagonistes d’un si ténébreux protocole, ne pourraient-ils pas, sans états d’âme, être les co-artisans d’un habile arrangement ?

Sur le plan extérieur, les grandes et récurrentes offensives  de Wade, sont volontiers plus spectaculaires que son jeu clair-obscur au Sénégal. Il a ciblé et criblé tour à tour la Bceao, l’Asecna et la Fao. Trois endroits où l’argent coule à flot, le nerf de la guerre dont Wade a grandement besoin. Donc, point de hasard. Mieux, d’une pierre, il peut faire deux coups, en moissonnant de l’argent pour son budget d’investissements ; et en usant d’un bel exutoire devant  la montée des grognes, prélude à la montée des périls.

Malgré le brin de cinéma qui l’accompagne, la charge de Wade contre les ONG et la Fao, retient l’attention. Car, on ne saurait faire litière de ses arguments assez percutants. Mais, comme toujours, la vérité est médiane : il y’ a des ONG voraces et rapaces. Et une ONG crapuleuse comme l’Arche de Zoé qui a sévi dans l’Est du Tchad, peut être considérée, à juste titre, comme le mouton noir du troupeau ; il est tout aussi vrai que les Etats africains ne sont ni des champions de la bonne gestion des finances ni des modèles de gouvernance démocratique. Moralité : la critique doit être soudée à l’autocritique.

Au demeurant, l’ambiance du débat nous replonge dans le climat international des années 70 – 80, lorsque le duo Usa-Grande Bretagne s’attaquait vigoureusement à la gestion du directeur général de l’UNESCO Amadou Moktar Mbow. L’inénarrable journal satirique français « Le canard enchaîné » avait cruellement titré : « Unescopinage ». Faisant ainsi allusion au népotisme (supposé ou réel ?) de Monsieur Mbow, coupable aux yeux des pays du Nord, d’avoir peuplé les bureaux de l’UNESCO, de fonctionnaires haïtiens recommandés par son épouse originaire de Haïti. C’est dire combien Me Wade peut nolens volens apporter de l’eau au moulin des Occidentaux qui souhaitent marginaliser les cadres du tiers monde dans les organisations internationales.

S’agissant de la Fao, si certains griefs de Wade sont recevables ou dignes d’intérêt – le mammouth onusien et ses agences spécialisées sont plus bureaucratiques qu’efficaces – les conclusions abruptes qu’il en tire, sont très discutables. En brandissant une plainte et en exigeant un transfert de siège, le Président de la république va trop loin. Car, en se vautrant dans cette logique, il serait judicieux d’exiger le transfert du siège et la suppression du département des opérations militaires de l’ONU qui a rang de sous sous-secrétariat général, au regard de l’échec patent et coûteux de la MONUC (commandée par un Général sénégalais) qui aligne et paye 17 000 casques bleus dans le capharnaüm congolais. Suppression également des timides Nations Unies dont les résolutions, sont toujours bafouées par Israël jamais puni. Enfin, transfert du siège et/ou suppression du FMI, à la fois médecin et gendarme économique de l’Afrique, dont l’invariable recette (l’ajustement structurel) est plus un choc sans thérapie qu’une thérapie de choc. Ah ! On allait oublier : faudrait-il brûler l’Union Africaine qui a lamentablement échoué au Darfour, faute de cotisations impayées de plusieurs pays ? Et ce fameux Nepad qui a une existence végétative et non active ?

Par ce vacarme intérieur et extérieur, Wade arrive à nous faire oublier qu’il a été élu en 2000 et réélu en 2007, sur deux programmes qui ne comportent aucun paragraphe sur la réforme de la Fao, la pacification du Zimbabwe et/ou la stabilisation du Burundi, au moment où le canon tonne en Casamance, les mines tuent et les rebelles coupent les oreilles des villageois censés être en première ligne dans la Goana. Tout cela est surréaliste. Mais c’est aussi de la haute voltige politique digne de Wade. Elle intervient à un tournant où le chef de l’Etat a besoin d’un succès international plus scintillant que le demi-succès de l’OCI ; et aussi de moyens plus adéquats pour terrasser la crise alimentaire.
Deux victoires synchronisées qui le placeraient sur un nuage politique, lui et son dauphin. La soudaine remontée en surface de l’article 27 de la constitution de janvier 2001, via un projet de loi, est à articuler aux balises que Wade pose. Et au brouillard qu’il propage è dessein.

Devant ce numéro de prestidigitation politico diplomatique, à peine parcouru par un halo de lumière, une question démange les observateurs : le chef de l’Etat a-t-il un cap défini ou cherche-t-il la fortune des vents ? Dans tous les cas de figure, il se trouve à la croisée des chemins. Il peut avoir raison, et devenir le Christophe Colomb d’un âge d’or économique et démocratique du Sénégal ; il peut se fourvoyer et finir en Don Quichotte du destin national.