Morceaux de vie de l’ancien ministre des Transports aériens et de l’Artisanat: D’un «hors du commun» à un ordinaire

18 janvier 2011 – Farba Senghor, 54 ans, a été toujours considéré comme un «élément hors du Commun» et «le fou du roi» du fait de son cursus académique et de ses nombreux agissements. Il a été limogé du gouvernement, hier, pour répondre devant la justice des accusations de saccage des journaux L’AS et 24 heures chrono.

Par Bocar SAKHO

Il était une fois… Farba. Un homme hors du commun, avec des manières hors norme. Dans la vie, on a toujours imaginé qu’il n’y a rien qui puisse calibrer ce phénomène. Aujourd’hui, l’ancien ministre des Transports et aériens et de l’Artisanat s’est sans doute réveillé -s’il a bien dormi- avec la gueule de bois, en constatant qu’il fait désormais partie du commun des mortels. Qu’il a été dessaisi de toutes ses responsabilités. Et surtout, de son pouvoir. Car, un simple décret présidentiel a suffi pour ramener Farba Senghor à sa dimension humaine et à son statut de simple citoyen au-dessous des Lois de la République. L’effronté Farba Senghor est tombé incontestablement dans sa propre tombe. Où il avait promis d’enterrer ses «ennemis» et principalement, les «journalistes», pour lui, bons tout simplement à mettre sous la guillotine. Depuis le saccage des rédactions de L’As et de 24 heures Chrono, les pattes du Monstre menaient vers la place Soweto, où il rejoignait son terrier après ses nombreux forfaits. Les enquêtes de Police révélées par la presse étaient formelles : Farba Senghor aurait pactisé avec le Monstre et serait le commanditaire des agressions odieuses, commises nuitamment contre les deux rédactions. Pourtant, il n’a jamais assumé cette forfaiture, même s’il a toujours promis la géhenne et la correction à une certaine presse «adversaire de l’Etat et bras armé de l’opposition». Au plus haut point des revendications des journalistes qui exigeaient la justice dans l’affaire de Boubacar Kambel Dieng et de Karamoko Thioune, l’Elément hors du commun avait demandé le boycott de la presse «voyou», la fin des abonnements, le redressement fiscal des entreprises qui veulent déstabiliser le pouvoir et menacent les fondements de la Loi. Aujourd’hui, le vent souffle dans un autre sens. C’est lui qui est assis sur le banc des accusés et qui devra répondre devant la Justice. Depuis quelques jours, les signes de la déchéance semblaient inéluctables. Son maintien au sein du Gouvernement était compromis, du fait des lourdes suspicions qui pèsent sur son innocence et sa responsabilité. La sortie rarissime du procureur de la République qui avait promis la lumière sur cette affaire était un signe prémonitoire du probable limogeage de Farba Senghor. Il y a également quelques jours, le chef de l’Etat l’avait dessaisi du dossier de l’Asecna pour le confier au ministre-syndicaliste, Kalidou Diallo, qui avait réussi à remettre un minimum de quiétude à l’Aéroport Léopold Sédar Senghor. Depuis son accession au poste de ministre des Transports aériens et de l’Artisanat, le ciel de l’Aéroport de Dakar était couvert de nuages et était devenu une véritable poudrière avec des grèves cycliques. D’affrontements par presse interposée aux menaces d’emprisonnement, la sortie de l’Asecna du Sénégal avait montré un Farba Senghor très déterminé et belliqueux, qui ne souciait que du «respect des intérêts économiques et de la souveraineté du Sénégal». L’impétueux Farba Senghor traînait le feu partout. Il entretenait même sa flamme de va-t-en-guerre, avec un langage grossier, des expressions jusqu’au-boutistes, au sein du Gouvernement où il siégeait de façon discontinue depuis 2004, avec l’avènement de Macky Sall à la Primature. Le ministre ne s’est jamais préoccupé de la vertueuse solidarité gouvernementale qu’il ne cessait de fouler au pied. Il s’est toujours immiscé dans la gestion du Professeur Moustapha Sourang, en décrochant la fin de la grève à la Faculté des Lettres et sciences humaines et le dénouement de la crise à l’Ecole supérieure polytechnique de Thiès. Finalement, le ministre de l’Education sera contraint de voir son département scindé et de céder une partie de ses pouvoirs à Kalidou Diallo. Et tout le monde croyait qu’il était la Voix de son Maître et que tous ses actes étaient commandités par son patron, Abdoulaye Wade. Son protecteur, fragilisé par la crise entre la presse et le pouvoir, l’a lâché en début d’après-midi. Un limogeage accueilli de façon très enthousiaste un peu partout au Sénégal.

«EXPERTISE TRANSCONTINENTALE»
Farba Senghor, nez dodu et épaté qui frappe sur son visage, des sourcils bien fournis mis en relief sur un front avec deux légers sillons qui semblent dessiner un V, n’a rien fait dans la vie comme tout le monde. Il doit être certainement né sous une bonne étoile pour que le bon Dieu puisse être aussi généreux avec un tel esprit ou il a bénéficié d’une sacrée chance. En tout cas, les bienheureux qui ont assisté à sa thèse en Italie, ont approché un talent énorme au QI himalayen. Son CV révèle un élément hors du commun qu’il a toujours revendiqué. Avant ses preuves outre océans, la clairvoyance d’idées de Farba Senghor a d’abord sublimé les Sénégalais, au point que le Centre de perfectionnement administratif (actuelle Ena) lui décerna un Diplôme d’Inspecteur aux enquêtes économiques dans sa section Enquêtes et Finances. Son Baccalauréat Série D obtenu au Lycée Gaston Berger de Kaolack en 1976, est sans doute la prémice de la brillance d’esprit de ce futur étudiant. L’Europe reste sublimée par le «génie sénégalais». Farba raconte que les Italiens l’ont passé au test d’intelligence, il y a plus de vingt ans et qu’ils ont été subjugués par cet «étudiant aux dispositions intellectuelles hors normes en provenance au Sud du Sahara». Il est diplômé de l’Ecole nationale d’administration d’Italie (Ssspa, équivalent de l’Ena de Paris ou de l’Institut diplomatique d’Allemagne), où il est sorti maître dans l’art d’organiser et de gérer des administrations publiques avec une mention «spéciale du jury» Le texte contient même le jugement de valeurs des membres du jury. In extenso, il donne ceci : Appréciation du jury : «le candidat qui a brillamment réussi son examen de sortie a montré un grand intérêt sur les sujets traités, faisant preuve d’une vivacité intellectuelle hors du commun et d’une excellente capacité d’analyse et de synthèse. C’est un élément d’une capacité exceptionnelle qui mérite de progresser dans sa carrière et dans ses charges.» Cette école hors du commun, qui forme des cadres de l’administration italienne, ne reçoit que des étudiants hors du commun comme lui. L’Italie, sous le charme de ce génie sénégalais, l’a consacré aux panthéons de ses étudiants les plus brillants. En tout cas, ses quatre enfants peuvent se vanter d’avoir un père très intelligent et sa femme a, à coup sûr, dû succomber aux effets de rafale de l’Elément hors du commun, dont la brillance provient du pays de Dante. Si l’Italie est présente dans le cursus du natif de Nguélou, un patelin situé au fond du département de Gossas en 1954, sa «vivacité intellectuelle et son excellence capacité d’analyse et de synthèse» a fait des émules à Bordeaux. La mention Bien est venue sanctionner son séjour en Gironde, avec le titre de «Haut cadre sénégalais» décroché à l’Institut d’administration des entreprises. Pourtant, Farba Senghor est considéré au Sénégal comme un «cadre moyen de l’administration», contrairement à la légende italienne qui l’étonne comme un homme dépassant de loin le coefficient intellectuel normal. Il a fait profiter de son profil «hors du commun» à plusieurs niveaux étatiques au Sénégal. La plus illustre de toutes ses responsabilités est sans doute le poste de conseiller technique du président de la République, chargé des Affaires politiques, Etudes et Projets de l’emploi. M. Senghor a été également bombardé de félicitations au titre de meilleur employé de la Fonction publique par Abdou Diouf, le prédécesseur d’Abdoulaye Wade à la tête du pays et de celui du ministre du Commerce, qui «magnifiait le travail bien fait» de l’ancien conseiller à la Présidence sur différentes enquêtes économiques dans le pays. Il faudra lire dans son CV qu’il a été un ancien consultant du Cabinet Ciprice, des sociétés italiennes de forage au Sénégal et au Maroc et de celui du Bureau national des enquêtes économiques.

TOUT-PUISSANT MINISTRE
L’ancien Président du Conseil d’Administration de Dakar Dem Dikk, qui maîtrise l’Anglais, l’Arabe et l’Italien en plus du Français, est évidemment un militant libéral pur jus. Il a toujours été récompensé pour son militantisme sans faille, son abnégation et sa fidélité à la «constante» Abdoulaye Wade et aussi, pour sa proximité et sa complicité avec Viviane Wade. Il entre dans le gouvernement en Avril 2004 (ministre délégué chargé de la Solidarité nationale) après la fin de la dualité au sommet de l’Etat avec le départ de Idrissa Seck. Ce dernier a toujours loué ses qualités de militant, mais n’a jamais voulu l’intégrer dans son gouvernement et l’aurait même traité de «valet». Tour à tour, il occupa le poste de ministre de l’Agriculture et surtout celui des Transports aériens et de l’Artisanat. Au sein du Parti démocratique sénégalais (Pds), il est l’unique homme qui ose défier les Premiers ministres (Idy et Macky). En tout cas, Farba Senghor est considéré comme un homme têtu. Mais, être têtu est une qualité pour un homme politique selon Abdou Fall, l’ancien porte-parole du Pds. M. Fall invoque Léon Blum pour dire qu’un «homme politique se redit ou se dédit». Pour dire que si l’homme politique Farba Senghor est têtu, cela signifie que «c’est un homme de foi, de convictions». Un qualificatif qui traduit certainement son opiniâtreté et sa détermination d’homme politique. Abdou Fall le qualifiait à l’époque, d’«homme généreux, sensible à l’injustice et proche des pauvres». Abdou Fall, qui travaillé avec lui en tant que Président du groupe parlementaire libéral de 1998 à 2000 et assurait l’intérim du secrétaire exécutif du Pds, s’incline devant ses qualités : «J’ai été en étroite collaboration avec Farba Senghor dans la période où le Président était absent du pays. A l’époque, Farba Senghor assumait une fonction essentielle en assurant l’information quotidienne du Président Wade sur le cours politique et social. J’ai été particulièrement impressionné par sa disponibilité à se mettre au service du Président et du Parti.» Après, Farba Senghor, considéré comme le fou du roi et bouclier du Chef, se croyait peut-être éternel et hors du commun. Une garantie d’impunité, peut-être.