Vendredi, 24 octobre 2008 – Il a su briser la cloison qui, en apparence, le séparait du Net. L’on peut même dire sur un ton peut-être plus adapté qu’il est en train de tisser sa « Toile ». Comprenne qui peut ! De manière triviale, PSK surfe désormais et baigne ses écrits dans l’environnement numérique. Le père des journaux « Taxi », « Vive la République » et naguère Directeur de Publication de « Cafard Libéré » jette un « pot-pourri » – sens étymologique du mot « satire » en latin – sur le support papier. Une injure faite à son passé ? Pas tout à fait : Pape Samba Kane considère qu’Internet ne signe pas la mort des journaux en papier… Ferloo est allé à la rencontre de l’auteur du livre « Casinos et machines à sous : le poker menteur des hommes politiques » pour un entretien bâti en partie sur le modèle d’un « passé recomposé ».
Doit-on comprendre que vous êtes entré dans l’environnement de la presse en ligne par effraction ou en quête d’une nouvelle identité dans le « nouvel ordre médiatique » ? Cette question, bien entendu, tirerait sa légitimité du rôle que vous avez joué dans l’avènement de la presse satirique au Sénégal d’abord et, plus tard, dans la presse généraliste, sur support papier.

Je suis journaliste, j’ai travaillé sur des supports papier. Internet est arrivé comme un support nouveau. Je l’ai abordé avec beaucoup de prudence. J’ai ouvert le Net pour voir ce qu’on peut en tirer : j’ai vu des choses qui m’ont rebuté dans l’usage qu’on en fait. C’est un outil d’expression démocratique salutaire. Nous ne devons pas perdre de vue un usage en conformité avec les règles de notre profession. J’ai fait – comme vous l’avez souligné dans votre question – des genres différents. J’ai pensé à un moment donné que toute cette expérience doit bénéficier d’une audience internationale. Avec le papier, j’ai au maximum cinquante mille lecteurs avec le quotidien au plus fort tirage.

Internet est-il par ailleurs pour vous un moyen de recyclage indispensable ?

Je ne crois pas qu’Internet signe la mort du support papier. Dit autrement, le journal a encore de beaux jours devant lui. D’après les spécialistes, El Pais (un quotidien madrilène parmi les gros tirages en Espagne) a su utiliser Internet. Nous devons satisfaire à une exigence qui consiste à voir comment combiner ou ne pas combiner le support presse et le support Internet. La tendance est, en effet, pour un même journal de séparer les deux rédactions : les deux modes d’expression sont différents. Le contenu doit être modulé selon les options choisies. Dans la perspective d’un journal en ligne et au chapitre de la publicité, l’approche commerciale doit être renouvelée. Pour revenir à l’objet de votre interrogation, disons que les charges pour la presse papier sont difficiles à supporter. Avec le Net, je n’ai pas de charge papier, il n’y a pas non plus de distribution à faire, les frais d’impression, n’en parlons pas ! Je gagne du temps. Cependant, il ne faut pas tomber dans l’euphorie de la grande liberté, du taux d’audience extraordinaire…Il faut y aller avec les normes avec lesquelles on exerce notre métier qui ont noms, entre autres, vérité, recoupement et vérification. Le forum est un outil extraordinaire de démocratisation, mais il est fourvoyé. La démocratie, ce n’est pas la crasse. Il est inadmissible de se réfugier derrière l’anonymat pour débiter sur le Web des injures ou des propos irrévérencieux du genre. C’est, malheureusement, arrivé dans la jeune histoire de la presse en ligne nationale : quelqu’un s’est permis d’insulter le Président de la République, qui est quand même une institution. Au-delà, on ne doit insulter personne dans un débat, surtout écrit. L’écriture a des origines chevaleresques J’ai ouvert une blogosphère où je donne la possibilité aux gens qui ont envie de dire des choses. Leur pensée sera protégée tout autant qu’il est appliqué à celle-ci une forme de censure au cas où elle s’attiferait de mots licencieux ou diffamants. La contribution que nous accueillons sur le site doit être correcte, utile, intéressante…Elle peut être polémique.

Votre conviction exprimée supra selon laquelle Internet ne signe pas la mort du support papier ne rompt-elle pas d’avec le cynisme qu’exhale votre plaidoyer pour les journaux en ligne quand vous dites que ceux-ci ne sont pas coûteux ?

Je n’ai fait que présenter les avantages qu’offre Internet : la publicité y est moins chère, elle se négocie pour paraître sur des semaines, je peux faire du vivant, de l’interactif avec une annonce publicitaire qui sur papier serait statique avec une « durée de vie » courte. Ce qu’il faut peut-être déplorer, c’est la ruée vers Internet, sans réflexion approfondie, alors que l’affaire est à son balbutiement. Que mille fleurs s’épanouissent, la qualité tranchera. Il y a une réflexion en cours dans beaucoup de cercles : on est en train de voir comment arrêter certaines dérives. La liberté d’expression ne nous appartient pas, c’est un principe contenu dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la Convention Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples et la Constitution sénégalaise qui dit que tout citoyen a le droit de collecter et de diffuser l’information. Les journalistes en ont fait métier, et pour que cela dure, il nous faut mériter la confiance des citoyens.

Quels arguments doit-on présenter aux Sénégalais pour les fidéliser aux infos sur le Web ?

C’est moins un discours qu’une pratique quotidienne de l’info. Il faut se donner la peine de donner des informations vérifiées et pas écrire des articles qui soient trop longs. L’internaute doit être sensibilisé sur le fait qu’il ne débourse pas tous les jours deux cents francs pour lire un journal. Le renouvellement des sites s’impose aussi.

Psk Profils.info, voulez-vous nous en parler ?

Ce nom est venu de la pression de mon principal collaborateur, mon webmaster. Une personne extrêmement rapide à la réflexion avec qui j’ai réalisé ce site, sans qu’on se soit vu. On communiquait par skype (messagerie téléphonique gratuite par PC). Sur le nom du site, il a insisté en me disant ceci : si tu mets PSK, les gens pourraient être intéressés. Le contenu de mon site est arrimé à un travail fait précédemment dans la presse satirique et la presse généraliste où des figures emblématiques de la vie politique nationale sont « croquées ». Ce sont en fait des portraits racontant l’histoire du Sénégal de 1987 à 1996. Ces années de braise ont en effet préparé l’alternance. Je ne m’en limite pas là : j’ai créé une rubrique « Vive la République » (qui se signale comme la réplique, par le nom, d’un hebdomadaire satirique créé aux premières années de l’alternance par Pape Samba Kane). J’ai pour ambition également d’arrêter ce « one man show », c’est-à-dire que je choisirai des journalistes pour animer les rubriques habituelles : Sports, Politique, Culture, et que sais-je encore. Nous avons une politique informative plus régulière avec des reportages, des enquêtes de fond, des dossiers…Il y a dans cette ambition éditoriale un projet d’ouvrir une nouvelle rubrique que je pourrais appeler « Profils d’aujourd’hui » qui va se focaliser sur les personnalités émergentes comme Macky Sall, El Pistolero (Moustapha Cissé Lô pour l’état-civil), Barack Obama, Karim Wade. Et peut-être, puisque c’est le Net, sortir du Sénégal vers la diaspora africaine contemporaine ou historique

On a l’impression que vous ne vous intéressez qu’aux hommes politiques dans les portraits que vous faites…

Heureusement que vous avez dit « impression ». Il n’y a pas que des hommes politiques. J’ai travaillé sur le personnage de Jules François Bocandé (Ndlr : ancien international de football), Djibril Diop Mambetty, des généraux de l’Armée, des journalistes, Martin Faye, Jacqueline Fatima Bocoum, des figures emblématiques historiques en dehors du champ politique comme Mame Abdou Aziz Sy, même Cheikh Ahmadou Bamba dont j’ai une tendresse particulière pour le texte que je lui ai consacré. Pour vous replonger dans le souvenir de l’expérience du Cafard Libéré, j’avais écrit qu’Abdou Diouf était en train de préparer sa prochaine défaite avec le code électoral consensuel de 1992. On ne me prenait pas au sérieux, parce que le portrait de l’ancien Président de la République était écrit sur le mode satirique. Sous des dehors badins, les écrits satiriques ont toujours, historiquement, fait contrepoids aux autres genres.

En France d’ailleurs, c’est un journal satirique, « Le Canard Enchaîné », qui a levé le lièvre sur l’affaire des diamants dans laquelle le président D’Estaing, ami de l’empereur Jean Bedel Bokassa de Centre Afrique, serait mêlé…

La satire, c’est le genre le plus exigeant. Parce qu’on ne vous pardonne rien, vous devez être précis dans l’écriture et exact sur vos informations, sinon les procès sont systématiques.

Pourquoi selon vous les journalistes sénégalais n’abordent pas la satire et le portrait ? Sont-ce des genres qui requièrent plus de rigueur et de concentration ?

Je ne sais pas pourquoi la plume se dérobe à ces genres. A mon avis, la presse devient de moins en moins exigeante avec elle-même. Autant, elle est exigeante des autres, autant elle se laisse aller à la facilité. Le portrait, c’est de l’investigation et non du panégyrique. Et il ne devrait pas être n’importe quelle investigation, mais de l’investigation psychologique. J’ai réussi à faire dire à Aminata Mbengue Ndiaye, par exemple, qu’à 12 ans, elle a giflé son maître d’école. La responsable politique socialiste ne voulait pas, au départ, que l’attention des lecteurs soit absorbée par ce passage de son portrait, mais elle a vite compris, après, que c’était cet élément que les gens ont retenu de l’article. Le fait a démontré que cette femme, réputé avoir du caractère, n’a pas attendu d’être adulte. Je dirai, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, que le journalisme, aussi, c’est un humanisme.

Quel est l’article qui vous a le plus procuré de satisfaction professionnelle ?

Question difficile. J’ai pu empêcher, grâce à un article paru dans « Cafard Libéré » en 1987, qu’un gouvernement corrompe un dirigeant étudiant. Cinq semaines d’enquête ont pu déclencher dans l’esprit d’Iba Der Thiam, alors « député du peuple », l’idée de la nécessité de créer une commission d’enquête parlementaire. Franchement, je me réjouis encore d’avoir soulevé l’histoire des casinos qui ont été fermés. Le sujet, d’abord traité dans « Vive la République » a connu le prolongement dans Taxi et à travers un livre (Ndlr : « Casinos et Machines à sous : Le poker menteur des hommes politiques »). Par mes écrits, je crois avoir fait abandonner le projet d’implantation de machines à sou dans les bas quartiers de Dakar. Si j’ai tenu à alerter le gouvernement et l’opinion par ma plume, c’est parce que j’ai vu ce que les casinos charriaient comme conséquences sociales et économiques désastreuses dans d’autres pays africains. Sans vouloir personnaliser cette affaire, j’ai insisté sur les dégâts qu’elle allait causer : la déliquescence des ménages, la prostitution… Les casinos de quartiers allaient multiplier ces cas et ajouter le banditisme, le vol.

Redoutiez-vous que les gangs corses qui rachètent des affaires juteuses en France se tournent vers le Sénégal ?

J’avais moins la crainte de la descente du banditisme que la crainte de l’éclatement des ménages sénégalais et de la propagation du vice du jeu chez nos jeunes enfants. Je profite de votre question pour lancer un appel aux autorités. Je ne souhaite pas, pour les nouveaux hôtels qui sont en train d’être construits, qu’ils exploitent des casinos. Ceux qui existent sont déjà de trop.

Avec les sempiternelles coupures de courant et l’élimination récente de l’équipe nationale de football du Sénégal, l’on a vu des Sénégalais descendre dans la rue brûlant tout sur leur passage. Nos compatriotes sont-ils subitement devenus pyromanes à votre avis ?

Les larmes et la sueur sont en train de remplacer le rire et la moquerie spirituelle comme critère de vérité. Ce pays a besoin d’être décrispé. Les gens de décision doivent prendre les choses avec de la distance. Les gens se rendent compte qu’on ne les écoute pas. Il faut qu’on arrête de se parler entre nous à travers le microcosme des médias pas ouvert, hélas, à certains segments du peuple. Je pense que le Directeur général de la Sénélec devait s’expliquer il y a longtemps. Je crois cependant que s’il y a quelqu’un qui doit venir à la télé parler aux Sénégalais, c’est le porte-parole du gouvernement.

Quel regard synoptique jetez-vous sur l’économie nationale ?

Le pays est dans une situation difficile. Je ne fais pas la critique classique : les priorités sont ailleurs. Non ! Un pouvoir, il faut être exigent avec lui. Tout est prioritaire. Pour moi, un pouvoir doit construire des infrastructures, donner à manger, soigner les gens, construire des logements, etc., en même temps. Pourquoi pas avec la même détermination ! La Goana, on en parle, mais il faut lui donner un contenu lisible. Des opportunistes s’y sont jetés, comme ces sénateurs qui sont partis chercher chacun un lopin de terre à cultiver. Je suis désolé, ce n’est pas encore le paysan lambda. Je crois qu’il faut nommer un responsable pour la Goana et le doter de moyens. L’objectif de ce projet est beaucoup plus transcendant que celui de l’Anoci, par exemple. La crise alimentaire, c’est notre crise à nous. Avec trente milliards de dollars par an, le problème de la faim dans le monde serait réglé en un rien de temps. Il faut le souligner pour s’en émouvoir, la crise financière qui est la conséquence d’une jonglerie financière implique une solution plus lourde sur le plan financier, mais le monde dit « civilisé » a mobilisé trois mille milliards de dollars en moins de deux semaines pour y faire face. Le capitalisme connaît l’équivalent de la chute du Mur de Berlin pour le communisme et ils se sont affolés, en Occident. C’est sur ce genre de débats que j’entends parfois très bien le président Wade. Comme avec l’affaire des APE, avant que ses partisans ne la fasse virer au folklore ; alors que dans mon entendement, il s’agissait de faire face à l’Occident, toujours cavalière avec nous. Loin de moi l’idée de décréter un casus belli, mais il s’agit de dire que c’est nous qui devons trouver des solutions à nos problèmes, parce que nous n’avons plus besoin que l’on nous convainque que nous sommes le derniers de leurs soucis. L’Occident a laissé sur le chemin l’idéologie qu’il nous a imposé : les pays développés nous font savoir que la privatisation est indispensable, pour autant ils rachètent une à une toutes leurs entreprises sous le giron des privés.

Un mot sur l’actualité politique marquée au Pds par la mise à l’écart de Macky Sall ?

Le Parti démocratique sénégalais devrait apprendre à dissocier ses problèmes des problèmes institutionnels. Si pour régler un problème interne au Pds, on doit toucher à la Constitution, on devrait renoncer à la solution du problème. Si Wade veut que son parti reste cinquante ans au pouvoir, comme il dit le souhaiter, il doit préserver les continuateurs de son œuvre politique. Il a secoué et affaibli Idrissa Seck et, aujourd’hui, c’est le tour de Macky Sall. Celui-ci a pris des coups dont il prendra du temps à se remettre. Wade ne m’entendra peut-être pas. Il a appris la gestion du pouvoir dans la même ambiance que Mamadou Dia et Senghor qui ont théorisé l’idée de la primauté du parti sur l’Etat. Wade ne le dit pas, mais il le fait. Je ne comprends que le Pds qui veut venir à bout du Président de l’Assemblée nationale dans un bras de fer politique, voire politicien, veuille passer par le règlement intérieur de cette institution et la Constitution, deux piliers institutionnels qui devraient transcender Macky Sall, Wade et tous les homes politiques. On a vu des juristes admettre la rétroactivité de la loi. Une loi civile rétroactive, c’est monstrueux ! Quand Macky partira, celui qui viendra, va s’installer pour un an. Il va s’occuper pendant trois mois d’intendance. Il prendra du temps à occuper son logement de fonction, va courir deux mois derrière le ministre des Finances pour ses fonds politiques. On va vers la déstabilisation du siège présidentiel à la place Soweto.

Vous reconnaîtriez-vous dans un portrait qui dise que PSK est un personnage à la nature et aux goûts fluctuants : de la presse papier vous êtes passé au Net, de votre look de rasta man, par ailleurs, il ne reste que les souvenirs ?

Je ne change pas. J’ai plus de cinquante ans, je ne peux plus penser comme quand j’avais vingt ans. Je compte avec les gens avec lesquels je suis, avec lesquels je vis. Je me soucie du confort des gens avec qui je suis, avec qui je vis. Mon look, alors, ne me posait aucun problème d’intégration sociale : mon premier débat télévisé, je l’ai fait en rasta, invité par Sokhna Dieng, alors directeur de la télévision nationale, à débattre avec le ministre de l’Hydraulique d’alors, Samba Yalla Diop, on est en 1987. Mes rastas, que je porte encore à l’intérieur de moi, je les ai enlevés de l’extérieur. Mon père, ma mère, son marabout me l’ont demandé à plusieurs reprises, sans résultat. J’ai eu des conflits avec tout le monde. T.T. Fons et Feu Mamadou Diop, tous deux caricaturistes (qui étaient mes collaborateurs au Cafard) m’ont convaincu de couper mes rastas quand je suis devenu rédacteur en chef du journal. Ils pensaient que les gens ne nous prendraient pas au sérieux avec le look que j’arborais. Vous savez, ça n’a jamais été la vocation d’un rasta man de se laisser écraser par la « concrete jungle », c’est-à-dire le pouvoir sous toutes ses formes, de quelque nature. En fait le look rasta c’était un exutoire idéologique et identitaire à la fois. Un mélange de l’attrait romantique que l’idéologie libertaire (le mot anarchisme n’est compris par presque personne chez nous) avait sur moi et du refus de singer l’Autre. On disait alors sans rire : « Babylone must burn ». Mais on est revenu de tout ça, aujourd’hui, de la rhétorique, nous sommes passés à l’introspection identitaire, les conséquences sont plus décisives sur nos choix, quoique moins spectaculaires que des dreadlocks.

Propos recueillis par Abdourahmane SY et Alassane DIALLO