« Le bruit de la vérité les épouvante comme la crécelle d’un lépreux » H. de MONTERLANT

C’est une situation bien étrange. Dans son discours présenté à l’Onu, le président de la République n’a parlé que du Sénégal, de sa démocratie, des maisons aux normes écologiques « très belles » fabriquées dans le cadre du plan Jaxaay. Il a aussi évoqué l’embellie économique, l’éducation, les bienfaits qu’il nous procure. Dès qu’il a mis les pieds à l’aéroport de Dakar, il s’est donné pour règle de ne pas évoquer les problèmes du Sénégal. Pour ses deux dernières « conférences de presse », c’est le président de la République qui a établi les règles du jeu, et la presse les a acceptées sans broncher. Pas de questions de politique intérieure, et tout le monde a respecté la consigne. On a l’impression parfois de se retrouver devant le président du Soudan, de l’Iran, du Venezuela ou du Zimbabwe, tellement ses préoccupations nous sont devenues étrangères. Il se prépare à se rendre à Harare, pour entamer une « médiation » avec Mugabe, dans sa recherche effrénée du Prix Nobel « de la paix ». L’international a toujours été sa fenêtre de sortie, quand le pays réel attend à la porte.

Abdou Diouf, nous le lui avons longtemps reproché, parlait toujours des problèmes du Sénégal à la presse étrangère. Abdoulaye Wade, paradoxalement, parle toujours à la presse sénégalaise des problèmes étrangers. Or, si le président de la République a le droit de parler quand il veut, de ce qu’il veut, il n’a pas le droit de dire quelles questions poser, et quelles questions ne pas poser. C’est une censure qui ne dit pas son nom, et qui est indigne d’une démocratie. Mais ce n’est pas là débat. Ce que je trouve inacceptable par contre, c’est qu’on n’ait pas rappelé à Abdoulaye Wade ses propos d’hier sur le Millenium challenge account. Dans son adresse à la nation du 31 décembre 2004, le président de la République a consacré de larges extraits à cette initiative de l’administration Bush. Il y déclarait que si nous avons été parmi les premiers éligibles à ce programme, c’est du fait de notre « mérite », de nos performances économiques, de nos avancées dans le domaine des droits de l’homme. Relisez ce texte touchant. Il y révèle que le programme proposé pour le MCA « par le Gouvernement » permettra au Sénégal « d’atteindre des taux de croissance d’environ 7,5% durant les cinq premières années contre une moyenne d’un peu moins de 5% au cours des dix dernières années. A partir de la cinquième année, les taux de croissance avoisineront durablement 8%. Plus de 100 000 emplois seront créés dans un horizon de 10 ans, soit plus que l’effectif total prévu selon le recensement fait par les sociétés non financières du secteur moderne ». Il chiffrait le montant de tous les investissements à 690 milliards, tenez-vous bien. Que le même homme revienne, trois années après, pour dire qu’il n’aime pas le MCA, qu’il n’a jamais su ce qu’il y a dedans, qu’il l’a toujours considéré comme « un serpent de mer » est une insulte à tous ceux qui se prêtent à son jeu. Qu’on puisse applaudir face à de telles prouesses est en soi une « abjection de conscience ». J’ai pu lire, quelque part, qu’Abdoulaye Wade nargue George Bush. Non, il ne nargue pas George Bush. Il nargue les sénégalais. C’est la deuxième fois, après le sommet du G8, que George Bush oppose un refus catégorique aux demandes d’audience que lui adresse le président sénégalais. Quand Tidiane Gadio a demandé à rencontrer Condoleeza Rice le 14 août 2007, contrairement à la note optimiste publiée par les Affaires étrangères, la ministre d’Etat américaine lui a remis une lettre adressée au président sénégalais, dans laquelle l’administration Bush somme Wade de laisser intactes les institutions de la République, de transmettre le pouvoir comme il l’avait pris, dans des conditions démocratiques. C’est intenter un procès d’intention, que de dire que l’administration américaine est lente. Nous avons été admissibles au financement du MCA avant le Bénin et le Ghana. Ce dernier pays n’a soumis sa demande que le 25 octobre 2005, soit un an après l’admissibilité du Sénégal. Tous ont signé leurs accords de financement. Même le Mali voisin a signé l’année dernière, à pareille date, un accord de financement de 244 milliards. Le Bénin est à son 5ème décaissement de fonds. C’est donc un gros mensonge qu’on nous sert.

Mais ce qui fait le plus mal, c’est le retrait de notre candidature au Conseil de sécurité. Abdoulaye Wade s’est attaqué pendant deux ans au Nigeria et à l’Afrique du Sud, sous le prétexte que nous étions, nous sénégalais, les mieux placés pour prendre la place qui devait revenir à l’Afrique, avec notre démocratie, notre stabilité. Nous avons rompu avec Taïwan, renoué avec la Chine populaire pour cette « raison d’état ». De grands projets, des programmes de coopération dans la région du fleuve, en Casamance ont été sacrifiés. La construction de l’université du Futur africain, d’un coût de 17 milliards, a été abandonnée. Tout ceci, pour déclarer deux années plus tard, que le Sénégal ne convoite pas cette place, que le Nigeria est le pays le mieux placé. Mieux placé, semble-t-il, que l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, dont il ne pense pas beaucoup de bien. Dire que nous n’en voulons pas est faux. Le Sénégal a officiellement déposé sa candidature le vendredi 15 avril 2005. Dire que nous avons compromis nos chances de l’obtenir est plus conforme à la réalité. Où sont passés notre démocratie, notre stabilité, et nos droits de l’homme ? Même le Nepad, pour lequel il avait créé un ministère, organisé des colloques, dépensé des milliards en billet d’avion est « une escroquerie intellectuelle partie d’Afrique du Sud ». Les chefs d’Etat africains, « des gens qui n’ont rien compris au Nepad »!

Nous avons commis les mêmes maladresses avec nos voisins. Mercredi, Yayah Jammeh a fait juger les combattants présumés du Mfdc pour coup d’état et complot. Ces hommes ont, pour la plupart, collaboré avec le gouvernement sénégalais, et appuyé la guerilla déclenchée pour se débarrasser de Salif Sadio. Si Wade ne livre pas Nduur Thiam et Samba Kukoï Sagna, ils vont certainement passer au peloton d’exécution. On peut penser tout ce qu’on veut de ce petit dictateur-charlatan, mais il reste qu’aux yeux de Jammeh, Abdoulaye Wade a orchestré et financé le coup d’État du 21 mars 2006. Dans le communiqué du Conseil des ministres du jeudi 30 mars 2006, le président de la République avait non seulement condamné la tentative de coup d’Etat, mais souligné que « le Sénégal n’acceptera jamais d’être un refuge pour putschistes ». Nduur Thiam vit tranquillement au Sénégal, et il est devenu évident, suite aux aveux des putschistes, que tout a été orchestré à partir de Dakar. Le « démocrate » pense que dans la sous-région, il doit se débarrasser de tous ceux qui ne pensent pas comme lui, en surestimant parfois ses moyens.

Il y a quelques mois, une sombre affaire de trafic d’armes est venue ternir l’image de ce pays, après « l’argent de Korogho ». Deux pays occidentaux ont eu vent d’une cargaison d’armes destinée aux rebelles ivoiriens, en violation d’un embargo de l’Onu sur les armes. Quand les autorités sénégalaises se sont retrouvées dans une situation embarrassante, ordre a été donné au commandement de la gendarmerie de prendre cette commande à son compte, ce qu’il a catégoriquement refusé. Ce refus sera à l’origine du limogeage d’un des plus hauts responsables de la gendarmerie. Cette affaire est liée à la saisie de 2,5 tonnes de cocaïne, sur laquelle il faudra apporter toute la lumière. Ce n’est pas la première fois. En 2003, une cargaison d’armes destinée au Sénégal avait été arraisonnée par les autorités espagnoles. Personne n’a voulu s’expliquer sur cette grave affaire qui avait barré la Une de Sud Quotidien. Voilà ce que 7 années de diplomatie ont donné. Quelques « amis » au banc de la communauté internationale : Ahmedinejad, Omar El Bechir, Robert Mugabe et quelques princes arabes peu scrupuleux. C’est ce que ses conseillers appellent « l’indépendance diplomatique » !